Sans la musique, la vie serait une erreur. (F. Nietzsche)


lundi 10 août 2026

Crest Jazz festival: Erik Truffaz & Antonio Lizana – New Sketches of Spain

Photo: Franck Benedetto
Le 6 août à l'espace Soubeyran du Crest Jazz festival

C’est le concert qu’il fallait voir à Crest cet été, c’est aussi un des concerts que les festivals devaient programmer cette année ! Voici une nouvelle commémoration du centenaire de la naissance de Miles Davis. En cette année 2026, les hommages sont nombreux. Nous avons vu la tournée We Want Miles organisée par Marcus Miller et ses coéquipiers de l’album éponyme. Voir ici. Ainsi que la célébration de la collaboration du trompettiste avec son conscrit John Coltrane, par Terence Blanchard et Ravi Coltrane. Voir ici . Cette fois c’est la rencontre entre le trompettiste suisse Erik Truffaz et le saxophoniste et chanteur espagnol Antonio Lizana qui font revivre un monument créé par le trompettiste américain et le pianiste, arrangeur, compositeur et chef d'orchestre Gil Evans.

Sketches of Spain est un album de Miles Davis qui a été enregistré en deux sessions ; en novembre 1959 ainsi qu'en mars 1960. Il est sorti en juillet 1960. C’est la quatrième collaboration avec Gil Evans pour les arrangements après Birth of the cool, Miles Ahead et Porgy and Bess. Vient ensuite leur dernière collaboration avec Quiet Nights. Pour ces « esquisses d’Espagne », l’arrangeur a aussi écrit certaines compositions en complément du Concierto d’Aranjuez de Joaquin Rodrigo et de la Chanson du feu follet extraite du ballet-pantomime L’Amour Sorcier de Manuel de Falla. Pour ses compositions il s’est inspiré d’une chanson traditionnelle de Galice (The Pan Piper-La flûte de pan), d’une mélodie flamenco (Solea) et d’un chant religieux entonné lors des processions de la Semaine Sainte (Saeta).

C’est Pau Figueres qui ouvre ces New Sketches of Spain à la guitare flamenco. Le trompettiste le rejoint sur scène avec la mélodie du Concierto d’Aranjuez. Le morceau traditionnel prend de l’amplitude avec la section rythmique composée de Arin Keshishi à la basse électrique, Manuel de la Torre à la batterie et Vincent Thomas aux percussions. La sonorité est veloutée lorsque Antonio Lizana au saxophone alto et Renaud Gabriel Pion à la clarinette basse, rejoignent le trompettiste sur le thème. Le classique de la musique espagnole devient fougueux et moderne quand la danseuse flamenco, Sara Sanchez entre en scène accompagnée par le chant flamenco d’Antonio Lizana. Tout au long de ses interventions la danseuse dessine « ses esquisses d’Espagne » avec ses pas de danse et ses formes de corps. Souvent habillée de rouge elle trace avec sa gestuelle, les feux follets mais aussi les flammes d’un brasier ardent. Avec son chant flamenco intense et sincère, Antonio Lizana, attise ce feu spirituel. Les timbres de la batterie et des percussions sont riches et variés, surtout lorsque la sonorité sèche des baguettes du batteurs se mêlent à la sonorité sourde des mailloches du percussionniste. Leur accompagnement soutient parfaitement le solo du saxophone alto. Le retour du thème à la guitare flamenco seule, boucle le thème avec la mélodie de cette pièce maîtresse.

Photo: Franck Benedetto

Avec ce premier titre nous sommes déjà projetés dans l’ambiance exubérante de l’Espagne. Nous pouvons associer à ces esquisses musicales, les esquisses picturales du Greco pour les scènes de la vie courante ou celles de Picasso pour les scènes de tauromachie. Les esquisses littéraires de Théophile Gauthier avec son Voyage en Espagne, nous viennent également à l’esprit. Avec ses mots il peint, la chaleur, la lumière et l’esthétique de ce pays comme un exotisme. Toutes ces images se retrouvent dans les introductions à la trompette ou à la guitare, dans les solos à la flûte traversière, au saxophone alto ou à la clarinette basse. Mais aussi dans les duos. Le son velouté et grave de la clarinette basse associé à la finesse des aigus de la flûte traversière soutiennent à merveille les thèmes espagnols interprétés par le trompettiste. L’esprit flamenco est sublimé par l’association de la trompette avec la guitare mais aussi par la complémentarité de la trompette et le chant. Le mariage des aigus de la trompette avec le son de basse de la clarinette donne beaucoup de profondeur aux thèmes interprétés.

Les rythmiciens sont très présents pour fournir cette ossature rythmique qui soutient cet édifice musical où se mêlent différents styles. Les timbres de la batterie augmentés de ceux des percussions multiplient les sonorités de tambours et de cymbales. Ils donnent une couleur latine aux sonorités. Ils vont aussi permettre au bassiste d’interpréter un solo délicat et envoûtant. Lorsque qu’elle n’est pas flamenca la guitare entre dans les rangs de la section rythmique pour augmenter le rythme de ses six cordes.

La fusion entre les styles est complète ce soir. Les instruments passent par l’Espagne traditionnelle avec son flamenco incontournable imprégné d’Orient. Surtout avec la guitare, la trompette et les percussions, sans oublier le chant et la danse. Le passage par le jazz est aussi exécuté par le trompettiste lorsqu’il change de registre mais aussi avec les solos du saxophoniste alto. Nous touchons à la structure de la musique classiques avec les arrangements du clarinettiste basse, surtout lorsque qu’il revient sur le thème musical accompagné des deux autres soufflants ; la trompette et le saxophone alto ou la flûte traversière.

Ce mélange des styles est souvent présent. Pour Solea, la danseuse flamenco danse sur un solo jazz de saxophone alto. Les trois cuivres et bois interprètent le thème de manière jazz avec un trait de flamenco souligné par la guitare. Sur l’interprétation de Saeta, l’esprit de la procession est exprimé par le jeu de la trompette et un chant d’inspiration orientale. Les tambours de la batterie et des percussions martèlent le rythme de la marche. La reprise du thème par la rondeur de la clarinette basse apporte une touche classique.

Ce concert hommage, retranscrit bien la fusion du jazz, du classique et de la musique traditionnelle espagnole comme l’avaient déjà réinterprété et arrangé Miles Davis et Gil Evans. Mais il va au-delà, avec une extension du thème de la tradition espagnole comprenant le chant et la danse flamenco. Erik Truffaz et Antonio Lizana, les deux sorciers de la musique, ainsi que leur magnifique formation ont convoqué la spiritualité du jazz et du flamenco et c’est la fusion du feeling et du duende qu’ils ont parfaitement réussi.

JazzFrançois Viaud 

Line-up :
Erik Truffaz (trompette)/ Antonio Lizana (chant, saxophone alto, flûte) / Renaud Gabriel Pion (clarinette basse, cor anglais, arrangements) / Sara Sanchez (danse flamenco)/ Pau Figueres (guitare flamenco), Arin Keshishi (basse électrique) / Manuel de la Torre (batterie) / Vincent Thomas (percussions).

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire