Sans la musique, la vie serait une erreur. (F. Nietzsche)


lundi 10 août 2026

Crest Jazz festival: Emile Parisien/Yaron Herman/ Prabhu Edouard/ Florent Nisse -- Floating


Photo: Jean-François Viaud
Le 7 août à l'espace Soubeyran du Crest Jazz festival 

Après le concert Blue Maqam de Renaud Garcia-Fons, la soirée se poursuit à l’Espace Soubeyran avec un souffle tout aussi oriental. C’est à présent le quartet d’Emile Parisien avec le projet Floating. Cette fois-ci le souffle se fait brise, le flottement évoqué plane dans l’atmosphère comme une fragrance exotique.

Le saxophoniste semble produire comme des lamentations de son soprano. Tandis que Yaron Herman au piano suit la mélodie avec un touché délicat dans les aigus. Le pianiste n’a pas un jeu percussif, sa finesse lui permet d’être plus près de la mélodie que du rythme. A la contrebasse Florent Nisse ajoute sa mélodie à celle du piano pour qu’elles s’entremêlent. Son instrument généralement dans le registre de la section rythmique est là aussi dans celui de la mélodie et de la fluidité. Seul Prabhu Edouard avec ses percussions indiennes rythme les échanges de ce soir. Il est le seul à structurer rythmiquement ce flottement proposé par le projet de la formation.

Les quatre instrumentistes ont tous une place importante dans l’interprétation. Leurs sonorités s’articulent et s’entremêlent dans différentes configurations. Ils prennent tour à tour les introductions des morceaux pour en faire une longue improvisation et une mélodie qui s’apparente à un discours. Souvent ils sont suivis par un instrument qui reprend le thème pour développer un nouveau solo. Lorsque le pianiste, le contrebassiste et le percussionniste entremêlent leurs mélodies cela créé un tapis de notes sur lequel le saxophoniste peut s’envoler et flotter vers l’improvisation. Les quatre musiciens mettent de l’intensité dans leur musique. En faisant monter le tempo crescendo comme dans le boléro de Ravel sur l’un des titres.

Le répertoire de la soirée est varié. De nombreuses compositions d’Émile Parisien sont interprétées comme 66 et Bonbon. Les compositions de Yaron Herman sont nombreuses à être jouées également, comme Nusrat par exemple en rappel. Pour le dernier titre, c’est une composition hybride du saxophoniste et du pianiste qu’il ont prit l’habitude d’interpréter en mémoire de Michel Portal. L’hommage est émouvant. En reprise, c’est un titre d’Anouar Brahem, en harmonie avec le répertoire du groupe.

Nous n’avons pas l’impression qu’il y a un leader et ses partenaires dans ce projet. Mais plutôt un équilibre entre quatre personnalités et quatre sonorités. Les percussions indiennes de Prabhu Edouard et l’improvisation collective rappellent l’esprit du Mahavishnu Orchestra. Mais au-delà de cette coloration musicale les introductions orientales et les longs solos donnent une impression de moments suspendus. De ces moments qui nous amènent en apesanteur et le flottement de ce projet nous guide vers un état méditatif.

JazzFrançois Viaud 

Line Up :
Émile Parisien (saxophone soprano) / Yaron Herman (piano) / Florent Nisse (contrebasse) / Prabhu Edouard (percussions).

 Ici sans Florent Nisse avec Linda May Han Oh à la contrebasse

Crest Jazz festival: Renaud Garcia-Fons – Blue Maqam

Photo: Jean-Francois Viaud

Le 7 août à l'espace Soubeyran du Crest Jazz festival 

Un souffle de fraîcheur inattendu enveloppe l’Espace Soubeyran. Il nous procure une pause dans cette période de canicule et semble venir de la Méditerranée. L’archet du contrebassiste percute et rebondi sur les cordes, c’est le style bien particulier de Renaud Garcia-Fons. L’esprit de l’orient flotte sur l’Espace Soubeyran. Puis l’archet frotté sur les cordes donne à cet Orient un aspect mélancolique. La voix de Solea Garcia-Fons rejoint la contrebasse avec un chant en langue Grecque. Stephan Caracci au vibraphone et Jean-Luc Di Fraya aux percussions les accompagnent avec un rythme doux.

Le jeu du contrebassiste est toujours aussi varié. Les cordes sont frottées et percutées avec l’archet ou pincées en pizzicato. La contrebasse qui est habituellement un instrument à cordes frottées ou pincées devient aussi un instrument à percussion. Cette variété de jeu et de sonorités apporte beaucoup de sensations et d’émotions de voyage dans la musique. Comme à son habitude, le contrebassiste nous invite à un voyage dans les sonorités de la Méditerranée et du Moyen-Orient. Il ajoute à présent la voix dans son répertoire, et c’est sa fille qui nous conte la Méditerranée en plusieurs langues.

La jeune chanteuse interprète les chansons dans un tourbillon de langues méditerranéennes. Du grec à l’espagnol en passant par l’hébreu, l’arabe et le français. Dans chacune des langues, la voix est posée et claire, parfois sensuelle et souvent spirituelle. La chanson en hébreux et la chanson en arabe sont enchaînées à la suite l’une de l’autre sans coupure ; comme pour ne pas oublier le lien de proximité que ne devrait pas éloigner les deux peuples. Le thème est celui de la paix. Sur la dernière chanson avant le rappel, qui est chantée en français et qui évoque l’amour, est interprétée comme un poème.

Le percussionniste et le vibraphoniste apporte un accompagnement raffiné. Le percussionniste utilise délicatement ses tambours qu’il frappe souvent avec les mailloches pour créer un son de basse. Ses baguettes dansent sur les cymbales dont les sons métalliques se superposent aux sons du vibraphone. Le mélange de ces sons aigus, dialoguent et se répondent. La finesse du jeu sur les lames du vibraphone fait penser à des gouttelettes d’eau qui perlent entre les arpèges des cordes de la contrebasse. Le percussionniste frappe aussi ses tambours à mains nues, ce qui donne une impression de rythme traditionnel. Cette impression d’air traditionnel est complétée lorsque le vibraphoniste joue du marimba.

Pour le rappel, Renaud et Solea Garcia-Fons interprètent un morceau en duo. Pour cette chanson émouvante, la fille chante à nouveau en espagnol et le père rythme le thème en frottant et frappant délicatement les cordes de son instrument. L’association originale des instruments est rare dans un groupe. Cela enrichit les sonorités variées et complexes. La palette des sons et des timbres permet de mélanger les styles musicaux pour notre plus grand plaisir. L’apport sensuel et spirituel de la voix augmente la musique de Renaud Garcia-Fons.

JazzFrançois Viaud 

Line Up :
Renaud Garcia-Fons (contrebasse)/ Solea Garcia-Fons (chant)/ Stephan Caracci (vibraphone) / Jean-Luc Di Fraya (percussions). 

 

ça donne ce joli clip   

Crest Jazz festival: Erik Truffaz & Antonio Lizana – New Sketches of Spain

Photo: Franck Benedetto
Le 6 août à l'espace Soubeyran du Crest Jazz festival

C’est le concert qu’il fallait voir à Crest cet été, c’est aussi un des concerts que les festivals devaient programmer cette année ! Voici une nouvelle commémoration du centenaire de la naissance de Miles Davis. En cette année 2026, les hommages sont nombreux. Nous avons vu la tournée We Want Miles organisée par Marcus Miller et ses coéquipiers de l’album éponyme. Voir ici. Ainsi que la célébration de la collaboration du trompettiste avec son conscrit John Coltrane, par Terence Blanchard et Ravi Coltrane. Voir ici . Cette fois c’est la rencontre entre le trompettiste suisse Erik Truffaz et le saxophoniste et chanteur espagnol Antonio Lizana qui font revivre un monument créé par le trompettiste américain et le pianiste, arrangeur, compositeur et chef d'orchestre Gil Evans.

Sketches of Spain est un album de Miles Davis qui a été enregistré en deux sessions ; en novembre 1959 ainsi qu'en mars 1960. Il est sorti en juillet 1960. C’est la quatrième collaboration avec Gil Evans pour les arrangements après Birth of the cool, Miles Ahead et Porgy and Bess. Vient ensuite leur dernière collaboration avec Quiet Nights. Pour ces « esquisses d’Espagne », l’arrangeur a aussi écrit certaines compositions en complément du Concierto d’Aranjuez de Joaquin Rodrigo et de la Chanson du feu follet extraite du ballet-pantomime L’Amour Sorcier de Manuel de Falla. Pour ses compositions il s’est inspiré d’une chanson traditionnelle de Galice (The Pan Piper-La flûte de pan), d’une mélodie flamenco (Solea) et d’un chant religieux entonné lors des processions de la Semaine Sainte (Saeta).

C’est Pau Figueres qui ouvre ces New Sketches of Spain à la guitare flamenco. Le trompettiste le rejoint sur scène avec la mélodie du Concierto d’Aranjuez. Le morceau traditionnel prend de l’amplitude avec la section rythmique composée de Arin Keshishi à la basse électrique, Manuel de la Torre à la batterie et Vincent Thomas aux percussions. La sonorité est veloutée lorsque Antonio Lizana au saxophone alto et Renaud Gabriel Pion à la clarinette basse, rejoignent le trompettiste sur le thème. Le classique de la musique espagnole devient fougueux et moderne quand la danseuse flamenco, Sara Sanchez entre en scène accompagnée par le chant flamenco d’Antonio Lizana. Tout au long de ses interventions la danseuse dessine « ses esquisses d’Espagne » avec ses pas de danse et ses formes de corps. Souvent habillée de rouge elle trace avec sa gestuelle, les feux follets mais aussi les flammes d’un brasier ardent. Avec son chant flamenco intense et sincère, Antonio Lizana, attise ce feu spirituel. Les timbres de la batterie et des percussions sont riches et variés, surtout lorsque la sonorité sèche des baguettes du batteurs se mêlent à la sonorité sourde des mailloches du percussionniste. Leur accompagnement soutient parfaitement le solo du saxophone alto. Le retour du thème à la guitare flamenco seule, boucle le thème avec la mélodie de cette pièce maîtresse.

Photo: Franck Benedetto

Avec ce premier titre nous sommes déjà projetés dans l’ambiance exubérante de l’Espagne. Nous pouvons associer à ces esquisses musicales, les esquisses picturales du Greco pour les scènes de la vie courante ou celles de Picasso pour les scènes de tauromachie. Les esquisses littéraires de Théophile Gauthier avec son Voyage en Espagne, nous viennent également à l’esprit. Avec ses mots il peint, la chaleur, la lumière et l’esthétique de ce pays comme un exotisme. Toutes ces images se retrouvent dans les introductions à la trompette ou à la guitare, dans les solos à la flûte traversière, au saxophone alto ou à la clarinette basse. Mais aussi dans les duos. Le son velouté et grave de la clarinette basse associé à la finesse des aigus de la flûte traversière soutiennent à merveille les thèmes espagnols interprétés par le trompettiste. L’esprit flamenco est sublimé par l’association de la trompette avec la guitare mais aussi par la complémentarité de la trompette et le chant. Le mariage des aigus de la trompette avec le son de basse de la clarinette donne beaucoup de profondeur aux thèmes interprétés.

Les rythmiciens sont très présents pour fournir cette ossature rythmique qui soutient cet édifice musical où se mêlent différents styles. Les timbres de la batterie augmentés de ceux des percussions multiplient les sonorités de tambours et de cymbales. Ils donnent une couleur latine aux sonorités. Ils vont aussi permettre au bassiste d’interpréter un solo délicat et envoûtant. Lorsque qu’elle n’est pas flamenca la guitare entre dans les rangs de la section rythmique pour augmenter le rythme de ses six cordes.

La fusion entre les styles est complète ce soir. Les instruments passent par l’Espagne traditionnelle avec son flamenco incontournable imprégné d’Orient. Surtout avec la guitare, la trompette et les percussions, sans oublier le chant et la danse. Le passage par le jazz est aussi exécuté par le trompettiste lorsqu’il change de registre mais aussi avec les solos du saxophoniste alto. Nous touchons à la structure de la musique classiques avec les arrangements du clarinettiste basse, surtout lorsque qu’il revient sur le thème musical accompagné des deux autres soufflants ; la trompette et le saxophone alto ou la flûte traversière.

Ce mélange des styles est souvent présent. Pour Solea, la danseuse flamenco danse sur un solo jazz de saxophone alto. Les trois cuivres et bois interprètent le thème de manière jazz avec un trait de flamenco souligné par la guitare. Sur l’interprétation de Saeta, l’esprit de la procession est exprimé par le jeu de la trompette et un chant d’inspiration orientale. Les tambours de la batterie et des percussions martèlent le rythme de la marche. La reprise du thème par la rondeur de la clarinette basse apporte une touche classique.

Ce concert hommage, retranscrit bien la fusion du jazz, du classique et de la musique traditionnelle espagnole comme l’avaient déjà réinterprété et arrangé Miles Davis et Gil Evans. Mais il va au-delà, avec une extension du thème de la tradition espagnole comprenant le chant et la danse flamenco. Erik Truffaz et Antonio Lizana, les deux sorciers de la musique, ainsi que leur magnifique formation ont convoqué la spiritualité du jazz et du flamenco et c’est la fusion du feeling et du duende qu’ils ont parfaitement réussi.

JazzFrançois Viaud 

Line-up :
Erik Truffaz (trompette)/ Antonio Lizana (chant, saxophone alto, flûte) / Renaud Gabriel Pion (clarinette basse, cor anglais, arrangements) / Sara Sanchez (danse flamenco)/ Pau Figueres (guitare flamenco), Arin Keshishi (basse électrique) / Manuel de la Torre (batterie) / Vincent Thomas (percussions).

 

Crest Jazz festival: Mélina Tobiana Quintet

Photo: Jean-François Viaud
 Le 6 août à l'espace Soubeyran du Crest Jazz festival

C’est un jazz vocal festif que nous propose Mélina Tobiana en Quintet. On a l’impression de retrouver le festival Crest Jazz Vocal des années 90’ et 2000. Celui qui accueillait sur la scène de Soubeyran les grandes chanteuses de jazz ; Nina Simone, Dianne Reeves, Diana Krall, Patricia Barber…et tant d’autres.

La chanteuse s’appuie sur un triptyque solide pour la rythmique. Avec Edouard Monnin au piano, Thomas Posner à la contrebasse et Clément Brajtman à la batterie et au chant. Le pianiste propose tout aussi bien des envolées lyriques pour prendre des solos que des accompagnements délicats et épurés pour soutenir la voix de la chanteuse. Le contrebassiste renforce le rythme avec jeu délicat et prend des solos mélodiques dans les arpèges. Le batteur accompagne le rythme de manière énergique et s’adapte aux balades avec un jeu délicat avec les mains directement sur les peaux de ses tambours. Gustave Reichert à la guitare et au chant, vient avec son instrument prolonger la voix de la chanteuse avec des riffs jazz, rock et funky. Ce qui donne une ouverture moderne aux chansons de cette soirée.

Le répertoire est varié avec des compositions personnelles mais aussi de nombreuses reprises. Parmi les compositions originales nous retrouvons I Was Born a Woman qui est interprétée à trois voix avec le batteur, le guitariste et la chanteuse. L’interprète est aussi une jeune maman qui a écrit une chanson émouvante en français pour sa fille, La chanson d’Anouk. L’enfant écoute pour la première fois sa mère lui interpréter cette dédicace en live. Pour les reprises, il y a I Can See Clearly Now de Jimmy Cliff, Don’t Cry for Louie de Vaya Con Dios et Maraba Blue d’Abdullah Ibrahim, instrumental sur lequel la chanteuse a ajouté des paroles. Un blues est interprété en rappel.

Cette première partie est enthousiaste et joyeuse, à l’image de la voix de la chanteuse qui est enjouée et dont la prononciation de l’anglais est agréable et maitrisée. Le public accueille avec engouement ce concert dont les fondamentaux du jazz classique sont présent. On retrouve les influences du gospel et du folk dans certains morceaux. Sans oublier une ouverture vers le rock, la pop et la chanson qui apportent de la fraîcheur à ce concert.

JazzFrançois Viaud 

Line Up :
Mélina Tobiana (chant) / Gustave Reichert (chant, guitare) / Edouard Monnin (piano) / Thomas Posner (contrebasse) / Clément Brajtman (chant, batterie).